lunes, 11 de julio de 2011

821.133.1-3 SAND, George. Ses lettres de Majorque. (Octobre, 1838-Mars, 1939) (FRA)


CLXXXIII

A M. JULES BOUCOIRAN. A NIMES

Lyon, 23 octobre 1838.

Cher Boucoiran,

Je serai à Nîmes le 25 au soir ou le 26 au matin. Ne vous occupez pas de me faire arriver (je ne sais si je quitterai le bateau à Beaucaire ou à Avignon, cela dépendra des heures), mais occupez-vous, dès à présent; de me faire repartir. Il faut que je sois à Perpignan le 29 au soir ou le 30 au matin . Retenez-moi donc à la diligence trois places de coupé et une d'intérieur. Prévenez l'administration que j'ai beaucoup de bagages; que je ne veux rien laisser en arrière; que je ne pars pas sans mon bagage complet, composé de trois malles et cinq ou six autres paquets peu considérables. Si toutes ces conditions ne peuvent être remplies par la diligence de manière à me faire arriver à Perpignan le 29 au soir ou le 30 au matin , il faut, mon enfant, que vous me procuriez une voiture de louage, et je prendrai la poste. Il faudrait aussi me trouver un moyen de renvoyer cette voiture sans payer autant pour le retour que pour le voyage.

Afin d'aplanir les difficultés de tout cela, faites un peu valoir les hautes protections dont je suis munie, passeport du ministère, dispense des douanes, lettres pour tous les consuls, mes relations avec M. Molé, avec M. Conte(1), etc., etc. Enfin, faire mousser mon importance , qui est, du reste, bien établie par les papiers dont je suis munie. En province, les protections siéent bien aux pauvres diables de voyageurs. Elles aplanissent les obstacles et donnent zèle et confiance aux administrations.

Je suis bien fâchée, cher enfant, de vous donner ces embarras, bien fâchée surtout de ne pas rester plus longtemps avec vous; mes affaires m'ont tenue esclave du jour de départ de Paris, et maintenant j'ai pris rendez-vous à Perpignan avec Mendizabal, ministre d'Espagne, qui m'est tout à fait indispensable pour m'installer en Espagne. Ainsi, je compte sur vous pour me faire arriver à temps. S'il faut passer une nuit en diligence, Maurice s'y résignera; car ce sera la seule du voyage, et nous allons très doucement jusque chez vous. Nous voici à Lyon sans aucune fatigue. Nous en repartons après-demain 25.

Adieu et à bientôt, cher ami. Nous vous embrassons tendrement.

GEORGE.

(1) Directeur général des postes.


CLXXXIV

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Perpignan, novembre 1838.

Chère bonne,

Je quitte la France dans deux heures. Je vous écris du bord de la mer la plus bleue, la plus pure, la plus unie; on dirait d'une mer de Grèce, ou d'un lac de Suisse par le plus beau jour. Nous nous portons bien tous.

Chopin est arrivé hier soir à Perpignan, frais comme une rose, et rose comme un navet; bien portant d'ailleurs, ayant supporté héroïquement ses quatre nuits de malle-poste. Quant à nous, nous avons voyagé lentement, paisiblement, et entourés, à toutes les stations, de nos amis, qui nous ont comblés de soins.

M. Ferraris, sur la recommandation de Manoël(1), a été très aimable pour moi, et m'a paru être un excellent homme, absolument dans la même position que Manoël. Repoussé à Venise et à Trieste par le gouvernement autrichien, il attend sa destitution philosophiquement; car, à Perpignan, il s'ennuie à avaler sa langue. Il a gardé un très doux souvenir à votre mari, et a appris de moi avec joie qu'il est heureux dans son ménage et amoureux de sa femme.

Vous avez dû recevoir de mes nouvelles de Nîmes et un panier de raisins. Je n'ai rien reçu de vous, et je serais inquiète si je n'avais de vos nouvelles par Chopin.

Notre navigation s'annonce sous les plus heureux auspices, comme on dit: le ciel est superbe, nous avons chaud, et nous voudrions, pour être tout à fait contents de notre voyage, que vous fussiez avec nous.

Adieu, chère; mille tendresses à Marliani, poignées de main bien affectueuses à Enrico.

Rappelez-moi à tous nos bons amis et donnez-leur de mes nouvelles. Je passerai huit jours à Barcelone. Dites à Valdemosa que je voyage avec son ami, qui est un charmant garçon.

Adieu, chère amie; adieu. Aimez-moi comme je vous aime, du fond de l'âme, et notre cher Manoël aussi.

GEORGE.

Écrivez-moi, sous le couvert de senor Francisco Riotord, junto à
San-Francisco, En Palma de Mallorca .

(1) M. Marliani.


CLXXXV

A LA MÊME

Palma de Mallorca, 14 novembre 1838.

Chère amie,

Je vous écris en courant; je quitte la ville et vais m'installer à la campagne: j'ai une jolie maison meublée, avec jardin et site magnifique, pour cinquante francs par mois. De plus, j'ai, à deux lieues de là, une cellule, c'est-à-dire trois pièces et un jardin plein d'oranges et de citrons, pour trente-cinq francs par an, dans la grande chartreuse de Valdemosa!

Valdemosa bipède vous expliquera ce que c'est que Valdemosa chartreuse; ce serait trop long à vous décrire.

C'est la poésie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus artiste, de plus chiqué sous le ciel; et quel ciel! quel pays! nous sommes dans le ravissement.

Nous avons eu un peu de peine à nous installer, et je ne conseillerais à personne de le tenter dans ce pays-ci, à moins de s'y faire annoncer six mois d'avance. Nous avons été favorisés par un concours de circonstances uniques. Si une famille venait après nous, je crois qu'elle ne trouverait rien à habiter; car, ici, on ne loue rien, on ne prête rien, on ne vend rien. Il faut tout commander, et tout se fait lentement. Si l'on veut se permettre le luxe exorbitant d'un pot de chambre, il faut écrire à Barcelone.

Valdemosa, en nous parlant des facilités et du bien-être de son pays, nous a horriblement blagués . Mais le pays, la nature, les arbres, le ciel, la mer, les monuments dépassent tous mes rêves: c'est la terre promise, et, comme nous avons réussi à nous caser assez bien, nous sommes enchantés.

Enfin notre voyage a été le plus heureux et le plus agréable du monde, et, comme je l'avais calculé avec Manoël, je n'ai pas dépensé quinze cents francs depuis mon départ de Paris jusqu'ici. Les gens de ce pays sont excellents et très ennuyeux. Cependant, le beau-frère et la soeur de Valdemosa sont charmants, et le consul de France est un excellent garçon qui s'est mis en quatre pour nous.

Adieu, chère; je vous écrirai plus longuement une autre fois.
Aujourd'hui, je suis écrasée par le tintamarre de mon installation à la campagne.

Je vous aime tous deux et vous embrasse de toute mon âme; Adieu encore, écrivez-moi.


CLXXXVI

A LA MÊME

Palma de Mallorca, 14 décembre 1838.

Chère amie,

Vous devez me trouver bien paresseuse. Moi, je me plaindrais aussi de la rareté de vos lettres, si je ne savais comment vont les choses ici. Vous ne vous en doutez guère, vous autres! Ce bon Manoël, qui se figurait qu'en sept jours on pouvait correspondre avec Paris!

D'abord, sachez que le bateau à vapeur de Palma à Barcelone a pour principal objet le commerce des cochons. Les passagers sont en seconde ligne. Le courrier ne compte pas. Qu'importe aux Mayorquins les nouvelles de la politique ou des beaux-arts? le cochon est la grande, la seule affaire de leur vie. Le paquebot est censé partir toutes les semaines; mais il ne part en réalité que quand le temps est parfaitement serein et la mer unie comme une glace. Le plus léger coup de vent le fait rentrer au port, même lorsqu'on est à moitié route. Pourquoi? Ce n'est pas que le bateau ne soit bon et la navigation sûre. C'est que le cochon a l'estomac délicat, il craint le mal de mer. Or, si un cochon meurt en route, l'équipage est en deuil, et donne au diable journaux, passagers, lettres, paquets et le reste. Voilà donc plus de quinze jours que le bateau est dans le port; peut-être partira-t-il demain! voilà vingt-cinq jours et plus que Spiridion voyage; mais j'ignore si Buloz l'a reçu. J'ignore s'il le recevra.

Il y a encore d'autres raisons de retard que je ne vous dis pas, parce que toute réflexion sur la poste et les affaires du pays sont au moins inutiles. Vous pouvez les pressentir et les dire à Buloz. Je vous prie même de lui faire parler à ce sujet; car il doit être dans les transes, dans la terreur, dans le désespoir! Spiridion doit être interrompu depuis un siècle; à cela je ne puis rien. J'ai pesté contre le pays, contre le temps, contre la coutume, contre les cochons. J'ai un peu pesté contre ce cher Manoël, qui m'a dépeint ce pays comme si libre, si abordable, si hospitalier. Mais à quoi bon les plaintes et les murmures contre les ennemis naturels et inévitables de la vie? Ici, c'est une chose; là, une autre; partout, il y a à souffrir.

Ce qu'il y a de vraiment beau ici, c'est le pays, le ciel, les montagnes, la bonne santé de Maurice, et le radoucissement de Solange. Le bon Chopin n'est pas aussi brillant de santé. Son piano lui manque beaucoup. Nous en avons enfin reçu des nouvelles aujourd'hui. Il est parti de Marseille, et nous l'aurons peut-être dans une quinzaine de jours. Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et misérable ici! c'est au delà de ce qu'on peut imaginer.


J'ai, par un coup du sort, trouvé à acheter un mobilier propre, charmant pour le pays, mais dont un paysan de chez nous ne voudrait pas. Il a fallu se donner des peines inouïes pour avoir un poèle, du bois, du linge, que sais-je? depuis un mois, que je me crois installée, je suis toujours à la veille de l'être. Ici, une charrette met cinq heures pour faire trois lieues; jugez du reste! Il faut deux, mois pour confectionner une paire de pincettes. Il n'y a pas d'exagération dans ce
que je vous dis. Devinez, sur ce pays, tout ce que je ne vous dis pas! Moi, je m'en moque; mais j'en ai un peu souffert, dans la crainte de voir mes enfants en souffrir beaucoup.

Heureusement mon ambulance va bien. Demain, nous partons pour la chartreuse de Valdemosa, la plus poétique résidence de la terre. Nous y passerons l'hiver, qui commence à peine et qui va bientôt finir. Voilà le seul bonheur de cette contrée. Je n'ai de ma vie rencontré une nature aussi délicieuse que celle de Mayorque.

Dites à Valdemosa que je n'ai pas pu voir beaucoup sa famille, car j'ai passé tout le temps à la campagne; mais, depuis cinq ou six jours, je suis revenue à Palma, où j'ai revu sa mère, sa soeur et son beau-frère. Ils sont charmants pour nous. Son beau-frère est très bien et plus distingué que le pays ne le comporte. Sa soeur est très gentille et chante à ravir. Dites aussi à M. Remisa que je le remercie beaucoup de m'avoir recommandée à M. Nunez, homme excellent, tout à fait simpatico . Veuillez le prévenir que, selon sa permission, j'ai pris, chez Canut y Mugnerat , trois mille francs payables à vue dans trente jours sur lui Remisa, à Paris.

Les gens du pays sont, en général, très gracieux, très obligeants; mais tout cela en paroles. On m'a fait signer cette traite dans des termes un peu serrés, comme vous voyez, tout en me disant de prendre dix ans si je voulais, pour payer. Je ne comptais pas être obligée de dépenser tout d'un coup mille écus pour monter un ménage à Mallorca (ménage qu'on aurait en France pour mille francs). Je voulais envoyer à Buloz beaucoup de manuscrit; mais, d'une part, accablée de tant d'ennuis matériels, je n'ai pu faire grand-chose; et, de l'autre, la lenteur et le peu de sûreté des communications font que Buloz n'est peut-être pas encore nanti. Vous connaissez Buloz: «Pas de manuscrit, pas de Suisse.» Je vois donc M. Remisa m'avançant trois mille francs pour deux ou trois mois, et, quoique ce soit pour lui une misère, pour moi c'est une petite souffrance. Mon hôtel de Narbonne ne rapporte rien encore, et je ne sais où en sont mes fermages de Nohant. Dites-moi si je puis, sans indiscrétion, accepter le crédit de M. Remisa dans ces termes; sinon,
veuillez mettre mon avoué en campagne, afin qu'il me trouve de quoi rembourser au plus tôt.

J'écrirai à Leroux, de la chartreuse, à tête reposée. Si vous saviez ce que j'ai à faire! Je fais presque la cuisine. Ici, autre agrément, on ne peut se faire servir. Le domestique est une brute: dévot, paresseux et gourmand; un véritable fils de moine (je crois qu'ils le sont tous). Il en faudrait dix pour faire l'ouvrage que vous fait voire brave Marie.

Heureusement, la femme de chambre que j'ai amenée de Paris est très dévouée et se résigne à faire de gros ouvrages; mais elle n'est pas forte, et il faut que je l'aide. En outre, tout coûte très cher, et la nourriture est difficile quand l'estomac ne supporte ni l'huile rance, ni la graisse de porc. Je commence à m'y faire; mais Chopin est malade toutes les fois que nous ne lui préparons pas nous-mêmes ses aliments. Enfin, notre voyage ici est, sous beaucoup de rapports, un fiasco épouvantable.

Mais nous y sommes. Nous ne pourrions en sortir sans nous exposer à la mauvaise saison et sans faire coup sur coup de nouvelles dépenses. Et puis j'ai mis beaucoup de courage et de persévérance à me caser ici. Si la Providence ne me maltraite pas trop, il est à croire que le plus difficile est fait et que nous allons recueillir le fruit de nos peines.

Le printemps sera délicieux, Maurice recouvrera une belle santé; il se flatte d'avoir un jour des mollets; moi, je travaillerai et j'instruirai mes enfants, dont heureusement les leçons, jusqu'ici, n'ont pas trop souffert. Ils sont très studieux avec moi. Solange est presque toujours charmante depuis qu'elle a eu le mal de mer; Maurice prétend qu'elle a rendu tout son venin.

Nous sommes si différents de la plupart des gens et des choses qui nous entourent, que nous nous faisons l'effet d'une pauvre colonie émigrée qui dispute son existence à une race malveillante ou stupide. Nos liens de famille en sont plus étroitement serrés, et nous nous pressons les uns contre les autres avec plus d'affection et de bonheur intime. De quoi peut-on se plaindre quand le coeur vit? Nous en sentons plus vivement aussi les bonnes et chères amitiés absentes. Combien votre douce intimité et votre coin de feu fraternel nous semblent précieux de loin! autant que de près, et c'est tout dire.

Adieu, bien chère amie; embrassez pour moi votre bon Manoël, et dites à nos braves amis tout ce qu'il y a de plus tendre.


CLXXXVII

A LA MÊME

Valdemosa, 15 janvier 1839.

Chère amie,

Même silence de vous, ou même impossibilité de recevoir de vos nouvelles. Je vous adresse la dernière partie de Spiridion par la famille Flayner, qui est, je crois, la voie la plus sûre. Ayez la bonté de le faire passer tout de suite à Buloz et de vous faire rembourser le port, qui ne sera pas mince et qui regarde le cher éditeur.

Nous habitons la chartreuse de Valdemosa, endroit vraiment sublime, et que j'ai à peine le temps d'admirer, tant j'ai d'occupations avec mes enfants, leurs leçons, et mon travail.

Il fait ici des pluies dont on n'a pas idée ailleurs: c'est un déluge effroyable! l'air en est si relâché, si mou, qu'on ne peut se traîner; on est réellement malade. Heureusement Maurice se porte à ravir; son tempérament ne craint que la gelée, chose inconnue ici. Mais le petit Chopin est bien accablé et tousse toujours beaucoup. J'attends pour lui avec impatience le retour du beau temps; qui ne peut tarder. Son piano est enfin arrivé à Palma; mais il est dans les griffes de la Douane,
qui demande cinq à six cents francs de droits d'entrée et qui se montre intraitable.

Ah! comme Marliani connaissait peu l'Espagne quand il me disait que les douanes n'étaient rien! Elles sont exécrables, au contraire. Pour connaître l'Espagne, il faudrait y aller tous les matins. Ce qu'on y voyait hier n'est pas ce qu'on y voit aujourd'hui, et Dieu sait ce qu'on y verra demain! Je vous avoue que je ne me faisais pas une idée de cette désorganisation de l'esprit humain; c'est un spectacle vraiment affligeant.

Heureusement, comme je vous le dis, chère, je n'ai pas le temps d'y penser: je suis plongée avec Maurice dans Thucydide et compagnie; avec Solange, dans le régime indirect et l'accord du participe. Chopin joue d'un pauvre piano mayorquin qui me rappelle celui de Bouffé dans Pauvre Jacques . Ma nuit se passe, comme toujours, à gribouiller. Quand je lève le nez, c'est pour apercevoir, à travers la lucarne de ma cellule, la lune qui brille au milieu de la pluie sur les orangers, et je n'en pense pas plus long qu'elle.

Adieu, chère bonne; je suis heureuse, quand même la pluie, quand même l'Espagne, quand même le travail, mais non pas quand même votre absence.

J'embrasse votre Manoël. Amitiés à M. de Bonne-chose, que j'aime, comme vous savez, de tout mon coeur, et mille bénédictions au cher Enrico.

Parlez-moi de tous nos amis; je n'ai de nouvelles de personne, sauf de Grzymala.


CLXXXVIII

A M. DUTEIL, A LA CHATRE

De la chartreuse de Valdemosa, trois lieues de Palma, île Majorque, 20 janvier 1839.

Cher Boutarin,

Tu ne m'écris donc pas?

Peut-être m'écris-tu et que je ne reçois rien; car j'ai l'agrément, ici, de voir la moitié de ma correspondance aller je ne sais où!

Je suis véritablement au bout du monde, quoiqu'à deux jours de mer de la France. Les temps sont si variables autour de notre île, et la civilisation, qui fait les prompts rapports, est si arriérée autour de Palma et dans toute l'Espagne, qu'il me faut deux mois pour avoir des réponses à mes lettres.

Ce n'est pas le seul inconvénient du pays. Il en a d'innombrables, et pourtant c'est le plus beau des pays. Le climat est délicieux. À l'heure où je t'écris, Maurice jardine en manches de chemise, et Solange, assise par terre sous un oranger couvert de fruits, étudie sa leçon d'un air grave. Nous avons, des rosés en buissons et nous entrons dans le printemps. Notre hiver a duré six semaines, non froid, mais pluvieux à nous épouvanter. C'est un déluge! La pluie déracine les montagnes; toutes les eaux de la montagne se lancent dans la plaine; les chemins deviennent des torrents. Nous nous y sommes trouvés pris, Maurice et moi. Nous avions été à Palma par un temps superbe. Quand nous sommes revenus le soir, plus de champs, plus de chemins, plus que des arbres pour indiquer à peu près où il fallait aller. J'ai été véritablement fort effrayée, d'autant plus que le cheval nous a refusé service, et qu'il nous a fallu passer la montagne à pied, la nuit, avec des torrents à travers les jambes. Maurice est brave comme un César. Au milieu du chemin, faisant contre fortune bon coeur, nous nous sommes mis à dire des bêtises. Nous faisions semblant de pleurer, et nous disions: «J'veux m'en aller cheux nous, dans noute pays de la Châtre, l'oùs'qu'y a pas de tout ça! »

Nous sommes installés depuis un mois seulement et nous avons eu toutes les peines du monde. Le naturel du pays est le type de la méfiance, de l'inhospitalité, de la mauvaise grâce et de l'égoïsme. De plus, ils sont menteurs, voleurs, dévots comme au moyen âge. Ils font bénir leurs bêtes, tout comme si c'étaient des chrétiens. Ils ont la fête des mulets, des chevaux, des ânes, des chèvres et des cochons. Ce sont de vrais animaux eux-mêmes, puants, grossiers et poltrons; avec cela, superbes, très bien costumés, jouant de la guitare et dansant le fandango. La classe monsieur est charmante. C'est le genre Adolphe . L'industriel tient le milieu entre Peigne-de-buis et Robin-Magnifique(1). Le prolétaire est un composé de Bonjean et du père Janvier(2). Si Chabin(3) venait ici, il ferait un ravage de coeurs et serait capable de passer pour un aigle.

Moi, je passe pour vouée au diable, parce que je ne vais pas à la messe, ni au bal, et que je vis seule au fond de ma montagne; enseignant à mes enfants la clef des participes et autres gracieusetés. Au reste, nous sommes bien admirablement logés. Nous avons pris une cellule dans une grande chartreuse, ruinée à moitié, mais très commode et bien distribuée dans la partie que nous habitons. Nous sommes plantés entre ciel et terre. Les nuages traversent notre jardin sans se gêner et les aigles nous braillent sur la tête. De chaque côté de l'horizon, nous voyons la mer. En face une plaine de quinze à vingt lieues; laquelle plaine nous apercevons au bout d'un défilé de montagnes d'une lieue de profondeur. C'est un site peut-être unique en Europe. Je suis si occupée, que j'ai à peine le temps d'en jouir. Tous les jours, je fais travailler mes enfants pendant six ou sept heures; et, selon ma coutume, je passe la moitié de la nuit à travailler pour mon compte.

Maurice se porte comme le pont Neuf. Il est fort, gras, rosé, ingambe. Il pioche le jardin et l'histoire avec autant d'aisance l'un que l'autre. Mais, mon Dieu! pendant que je me réjouis à te parler de nous et à te dire des bêtises; n'es-tu pas dans le chagrin? Vous êtes dans l'hiver jusqu'au cou, vous autres! Ma pauvre Agasta n'est-elle pas malade? Dieu veuille que ma lettre vous trouve tous bien portants et disposés à rire!

Quand je songe combien j'aurais voulu décider Agasta à venir avec moi ici, je vois que, d'une part, j'aurais bien fait de réussir à cause du climat; mais, de l'autre, il y aurait eu bien des inconvénients. La vie est dure et difficile. On ne se figure pas ce que l'absence d'industrie met d'embarras et de privations dans les choses les plus simples. Nous avons été au moment de coucher dans la rue. Ensuite, l'article médecin est soigné! Ceux de Molière sont des Hippocrates en comparaison de ceux-ci. La pharmacie à l'avenant. Heureusement nous n'en avons pas besoin; car, ici, on nous donnerait de l'essence de piment pour tout potage. Le piment est le fond de l'existence mayorquine. On en mange, on en boit, on en plante, on en respire, on en parle, on en rêve. Et ils n'en sont pas plus gaillards pour cela! Du moins, ils n'en ont pas l'air!

Adieu, mon Boutarin; je t'embrasse, toi, Agasta et les chers enfants. Donne de mes nouvelles à nos amis. Je les aime, je pense à eux aussi bien à Palma qu'à Nohant. Mais comment leur écrire, quand je n'ai le temps ni de dormir, ni de manger, ni de prendre l'air avec un peu de laisser aller. C'est une grande tâche pour moi d'élever mes enfants moi-même. Plus je vais, plus je vois que c'est la meilleure manière et qu'avec moi, ils en font plus dans un jour qu'ils n'en feraient en un mois avec les autres. Solange est toujours éblouissante de santé.

Tous les deux vous embrassent.

G. S.

(1) Petits commerçants de la Châtre.
(2) Vignerons de la Châtre.
(3) Pharmacien de la Châtre.


CLXXXIX

A MADAME MARLIANI, A PARIS.

Valdemosa, 22 février 1839.

Chère amie,

Vous dites que je ne vous écris pas. Moi, il me semble que je vous écris plus que vous ne m'écrivez, d'où il faut conclure que, de part et d'autre, nos lettres n'arrivent pas toujours. Il est vrai qu'on peut s'aimer sans s'écrire. Mais, avec vous, chère amie, c'est toujours un plaisir pour moi; vous êtes tellement moi-même, que je pourrais peut-être oublier de vous écrire, m'imaginant que vous m'entendez et me comprenez sans que je m'explique; mais jamais ce ne sera un travail pour moi; car nous nous connaissons si bien, qu'un mot nous suffit pour nous entendre. Ainsi je vous dis: Rien de neuf . Et vous vous reportez a mon ancienne lettre, vous me voyez à ma chartreuse de Valdemosa, toujours sédentaire et occupée le jour à mes enfants, la nuit à mon travail. Au milieu de tout cela, le ramage de Chopin, qui va son joli train et que les murs de la cellule sont bien étonnés d'entendre.

Le seul événement remarquable depuis cette dernière lettre, c'est l'arrivée du piano tant attendu! Après quinze jours de démarches et d'attente, nous avons pu le retirer de la douane moyennant trois cent francs de droits. Joli pays! Enfin il a débarqué sans accident, et les voûtes de la chartreuse s'en réjouissent. Et tout cela n'est pas profané par l'admiration des sots: nous ne voyons pas un chat.

Notre retraite dans la montagne, à trois lieues de la ville, nous a délivrés de la politesse des oisifs.

Pourtant nous avons eu une visite, et une visite de Paris! c'est M. Dembowski, Italiano-Polonais que Chopin connaît et qui se dit cousin de Marliani, à je ne sais quel degré. C'est un voyageur modèle, courant à pied, couchant dans le premier coin venu, sans souci des scorpions et compagnie, mangeant du piment et de la graisse avec ses guides. Enfin, de ces gens à qui l'on peut dire: Bien du plaisir! Il a été très étonné de mon établissement dans les ruines, de mon mobilier de paysan, et surtout de notre isolement, qui lui semblait effrayant.

Le fait est que nous sommes très contents de la liberté que cela nous donne, parce que nous avons à travailler; mais nous comprenons très bien que ces intervalles poétiques qu'on met dans sa vie ne sont que des temps de transition, un repos permis de l'esprit avant qu'il reprenne l'exercice des émotions. Je vous dis cela dans le sens purement intellectuel; car, pour la vie du coeur, elle ne peut cesser un instant et je sens que je vous aime autant ici qu'à Paris. Mais, l'idée de revivre à Paris m'épouvante, après ce bon silence et cet imperturbable calme de ma retraite. Et puis, en même temps, l'idée de vivre toujours ici, sans me retremper au spectacle d'anciens progrès de l'humanité me ferait l'effet de la mort; car vous ne pouvez pas vous figurer ce que c'est qu'un peuple arriéré. De loin, on le croit poétique, on imagine l'âge d'or, des moeurs patriarcales:--quelle erreur! La vue de pareils patriarches vous réconcilie avec le siècle, et on voit bien clairement que, si nous valons peu encore, ce n'est pas parce que nous en savons trop, mais que c'est parce que nous en savons trop peu.

Ainsi je suis bien embarrassée de vous dire combien de temps encore je resterai ici. Concevez-vous rien à ce qui s'y passe? Maroto ne vous paraît-il pas vendu à la reine? Ce pays est destiné à se dévorer lui-même. Je ne serais pas étonnée que don Carlos, traqué en Espagne, vint se réfugier à Mayorque. Il y serait reçu comme le Messie. Il y relèverait les couvents, il y ramènerait les moines, et tout le monde serait content. Ces imbéciles-là ne font que pleurer leurs frocards et regretter la très sainte inquisition. Les paysans ne savent pas ce que c'est qu'Isabelle ou Christine. Ils disent le roi , ce qui veut dire don Carlos, et ils se croient gouvernés par lui.

Écrivez-moi, quand même nos lettres mettraient beaucoup de temps en route, quand même quelques-unes se perdraient de part et d'autre. J'ai besoin que vous me disiez toujours que vous m'aimez, quoique je le sache bien.

Dites à Leroux que j'élève Maurice dans son Évangile . Il faudra qu'il le perfectionne lui-même, quand le disciple sera sorti de page. En attendant, c'est un grand bonheur pour moi, je vous jure, que de pouvoir lui formuler mes sentiments et mes idées. C'est à Leroux que je dois cette formule, outre que je lui dois aussi quelques sentiments et beaucoup d'idées de plus. Quand vous verrez l'abbé de Lamennais, serrez-lui bien la main pour moi, et rappelez-moi à tous nos amis, selon la mesure que nous avons faite à chacun d'eux et qui est la même pour vous et moi.


CXC

A M. FRANÇOIS ROLLINAT, A CHATEAUROUX

Marseille, 8 mars 1839.

Cher Pylade,

Me voici de retour en France, après le plus malheureux essai de voyage qui se puisse imaginer. Au prix de mille peines et de grandes dépenses, nous étions parvenus à nous établir à Mayorque, pays magnifique, mais inhospitalier par excellence. Au bout d'un mois, le pauvre Chopin, qui, depuis Paris, allait toujours toussant, tomba plus malade et nous fîmes appeler un médecin, deux médecins, trois médecins, tous plus ânes les uns que les autres et qui allèrent répandre, dans l'île, la nouvelle que le malade était poitrinaire au dernier degré. Sur ce, grande épouvante! la phtisie est rare dans ces climats et passe pour contagieuse. Joignez à cela l'égoïsme, la lâcheté, l'insensibilité et la mauvaise foi des habitants. Nous fumes regardés comme des pestiférés; de plus, comme des païens; car nous n'allions pas à la messe. Le ropriétaire de la petite maison que nous avions louée nous mit brutalement à la porte et voulut nous intenter un procès, pour nous forcer à recrépir sa maison infectée par la contagion. La jurisprudence indigène nous eût plumés comme des poulets. Il fallut être chassé, injurié, et payer. Ne sachant que devenir, car Chopin n'était pas transportable en France, nous fumes heureux de trouver, au fond d'une vieille chartreuse, un ménage espagnol que la politique forçait à se cacher là, et qui avait un petit mobilier de paysan assez complet. Ces réfugiés voulaient se retirer en France: nous achetâmes le mobilier le triple de sa valeur et nous nous installâmes dans la chartreuse de Valdemosa: nom poétique, demeure poétique, nature admirable, grandiose et sauvage, avec la mer aux deux bouts de l'horizon, des pics formidables autour de nous; des aigles faisant la chasse jusque sur les orangers de notre jardin, un chemin de cyprès serpentant du haut de notre montagne jusqu'au fond de la gorge, des torrents couverts de myrtes, des palmiers sous nos pieds; rien de plus magnifique que ce séjour!

Mais on a eu raison de poser en principe que, là où la nature est belle et généreuse, les hommes sont mauvais et avares. Nous avions là toutes les peines du monde à nous procurer les aliments les plus vulgaires que l'île produit en abondance, grâce a la mauvaise foi insigne, à l'esprit de rapine des paysans, qui nous faisaient payer les choses à peu près dix fois plus que leur valeur, si bien que nous étions à leur discrétion, sous peine de mourir de faim. Nous ne pûmes nous procurer de domestiques, parce que nous n'étions pas chrétiens et que personne d'ailleurs ne voulait servir un poitrinaire ! Cependant nous étions installes tant bien que mal. Cette demeure était d'une poésie incomparable; nous ne voyions âme qui vive; rien ne troublait notre travail; après deux mois d'attente et trois cents francs de contribution, Chopin avait enfin reçu son piano, et les voûtes de la cellule s'enchantaient de ses mélodies. La santé et la force poussaient à vue d'oeil chez Maurice; moi, je faisais le précepteur sept heures par jour, un peu plus consciencieusement que Tempête (la bonne fille que j'embrasse tout de même de bien grand coeur); je travaillais pour mon compte la moitié de la nuit. Chopin composait des chefs-d'oeuvre, et nous espérions avaler le reste de nos contrariétés à l'aide de ces compensations. Mais le climat devenait horrible à cause de l'élévation de la chartreuse dans la montagne. Nous vivions au milieu des nuages, et nous passâmes cinquante jours sans pouvoir descendre dans la plaine: les chemins s'étaient changés en torrents, et nous n'apercevions plus le soleil.

Tout cela m'eût semblé beau, si le pauvre Chopin eût pu s'en arranger. Maurice n'en souffrait pas. Le vent et la mer chantaient sur un ton sublime en battant nos rochers. Les cloîtres immenses et déserts craquaient sur nos têtes. Si j'eusse écrit la la partie de Lélia qui se passe au monastère, je l'eusse faite plus belle et plus vraie. Mais la poitrine de mon pauvre ami allait de mal en pis. Le beau temps ne revenait pas. Une femme de chambre que j'avais amenée de France et qui, jusqu'alors, s'était résignée, moyennant un gros salaire, à faire la cuisine et le ménage, commençait à refuser le service comme trop pénible. Le moment arrivait où, après avoir fait le coup de balai et le pot-au-feu, j'allais aussi tomber de fatigue; car, outre mon travail de précepteur, outre mon travail littéraire, outre les soins continuels qu'exigeait l'état de mon malade, et l'inquiétude mortelle qu'il me causait, j'étais couverte de rhumatismes.

Dans ce pays-là, on ne connaît pas l'usage des cheminées; nous avions réussi, moyennant un prix exorbitant, à nous faire faire un poêle grotesque, espèce de chaudron en fer, qui nous portait à la tête, et nous desséchait la poitrine. Malgré cela, l'humidité de la chartreuse était telle, que nos habits moisissaient sur nous. Chopin empirait toujours, et, malgré toutes les offres de services que l'on nous faisait à la manière espagnole, nous n'eussions pas trouvé une maison hospitalière dans toute l'île. Enfin nous résolûmes de partir à tout prix, quoique Chopin n'eût pas la force de se traîner. Nous demandâmes un seul, un premier, un dernier service! une voiture pour le transporter à Palma, où nous voulions nous embarquer. Ce service nous fut refusé, quoique nos amis eussent tous équipage et fortune à l'avenant. Il nous fallut faire trois lieues dans des chemins perdus en birlocho, c'est-à-dire en brouette!

En arrivant à Palma, Chopin eut un crachement de sang épouvantable; nous nous embarquâmes le lendemain sur l'unique bateau à vapeur de l'île, qui sert à faire le transport des cochons à Barcelone. Aucune autre manière de quitter ce pays maudit. Nous étions en compagnie de cent pourceaux dont les cris continuels et l'odeur infecte ne laissèrent aucun repos et aucun air respirable au malade. Il arriva à Barcelone crachant toujours le sang à pleine cuvette, et se traînant comme un spectre. Là, heureusement, nos infortunes s'adoucirent! Le consul français et le commandant de la station française maritime nous reçurent avec l'hospitalité et la grâce qu'on ne connaît pas en Espagne. Nous fûmes transportés à bord d'un beau brick de guerre, dont le médecin, brave et digne homme, vint tout de suite au secours du malade et arrêta l'hémorragie du poumon au bout de vingt-quatre heures.

De ce moment, il a été de mieux en mieux. Le consul nous fit transporter à l'auberge dans sa voiture. Chopin s'y reposa huit jours, au bout desquels le même bâtiment à vapeur qui nous avait amenés en Espagne nous ramena en France. Au moment où nous quittions l'auberge à Barcelone, l'hôte voulait nous faire payer le lit où Chopin avait couché, sous prétexte qu'il était infecté et que la police lui ordonnait de le brûler!

L'Espagne est une odieuse nation! Barcelone est le refuge de tout ce que l'Espagne a de beaux jeunes gens, riches et pimpants. Ils viennent se cacher là derrière les fortifications de la ville, qui sont très fortes en effet, et, au lieu de servir leur pays, ils passent le jour à se pavaner sur les promenades sans songer à repousser les carlistes qui sont autour de la ville, à la portée du canon, et qui rançonnent leurs maisons de campagne. Le commerce paye des contributions à don Carlos, aussi bien qu'à la reine. Personne n'a d'opinion, on ne se doute pas de ce que peut être une conviction politique. On est dévot, c'est-à-dire fanatique et bigot, comme au temps de l'inquisition. Il n'y a ni amitié, ni foi, ni honneur, ni dévouement; ni sociabilité. Oh! les misérables! que je les hais et que je les méprise!

Enfin, nous sommes à Marseille. Chopin a très bien supporté la traversée. Il est ici très faible, mais allant infiniment mieux sous tous les rapports, et dans les mains du docteur Cauvière, un excellent homme et un excellent médecin, qui le soigne paternellement et qui répond de sa guérison. Nous respirons enfin, mais après combien de peines et d'angoisses!

Je ne t'ai pas écrit tout cela avant la fin. Je ne voulais pas t'attrister, j'attendais des jours meilleurs. Les voici enfin arrivés. Dieu te donne une vie toute de calme et d'espoir! Cher ami, je ne voudrais pas apprendre que tu as souffert autant que moi durant cette absence.

Adieu; je te presse sur mon coeur. Mes amitiés à ceux des tiens qui m'aiment, à ton brave homme de père.

Écris-moi ici à l'adresse du docteur Cauvière, rue de Rome, 71.

Chopin me charge de te bien serrer la main de sa part. Maurice et Solange t'embrassent. Ils vont à merveille. Maurice est tout à fait guéri.

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